L'Avenir Agricole et Rural 21 juin 2012 à 08h18 | Par L'Avenir Agricole et Rural

Vignoble - La rédemption du vignoble haut-marnais, mythe ou réalité?

Denis Schneider, agrégé d’histoire, a présenté ses travaux de recherche sur le vignoble lors d’une conférence au pôle Edgard Pisani, ainsi que deux de ses ouvrages parus l’année dernière.

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Le vignoble haut-marnais à la XIXè siècle
Le vignoble haut-marnais à la XIXè siècle - © Denis Schneider

De la grandeur du vignoble d’antan ne subsiste aujourd’hui qu’une poignée d’hectares disséminée sur le pourtour du département. Cependant, le changement climatique pourrait affecter en profondeur la répartition de production viticole française et impacter notre territoire. C’est en tout cas la thèse soutenue par Denis Schneider, agrégé d’histoire.

UN PEU D’HISTOIRE

De l’apogée...

Jusqu’en 1890, la Haute-Marne comptait 16000ha de vigne, soit l’équivalent de l’actuel vignoble alsacien. Elle se place alors au 44e rang des 89 départements français en terme de surface, sur un total de 2,5millions d’hectares. 350 à 400 communes viticoles occupaient le nord et le sud du département, la zone du Barrois n’étant vraisemblablement pas propice à cette culture. Les crus les plus réputés étaient situés autour de Chateauvillain, Saint-Urbain, Coiffy et Montsaugeon.

Jusqu’au XVIe siècle, le vin était un produit noble réservé aux plus riches et aux besoins de l’église. C’est seulement au XIXe siècle que cette boisson devient un produit de grande consommation, notamment auprès des populations rurales. Considéré alors par les médecins comme une «boisson alimentaire», la consommation atteint 170 litres par personne et par an... Heureusement, le degré d’alcool à l’époque n’avoisinait que les 7°. Peu transportable compte-tenu des voies de communication de l’époque, les zones de production s’agglutinent autour des villes. A la campagne, les vignes familiales sont destinées à l’auto-cosommation.

 

...Au déclin

Le phylloxera, un puceron microscopique importé par bateau du Nouveau Monde en même temps que des végétaux, s’attaque férocement aux vignes européennes qui n’ont pas développé de résistances face à ce ravageur. Le vignoble français est décimé en moins d’une quinzaine d’années. La solution agronomique est découverte en 1882. Elle consiste à greffer des ceps français sur des pieds américains, insensibles à l’insecte. Le vignoble du sud de la France prend une longueur d’avance décisive sur ses concurrents en investissant massivement dans cette technique, alors que le phylloxera poursuit son œuvre de destruction massive vers le nord de la France.

La maladie n’est pas seule cause à l’origine du déclin du vignoble; l’urbanisation consomme les terres à vignes aux alentours des villes, les besoins en main-d’œuvre dans l’industrie ainsi que la chute du prix du vin accentuent la reconversion des vignerons. Au sein de l’AOC Champagne de vives tensions éclatent entre vignerons et négociants entre1908 et1911. Naît de ces affrontements un corporatisme qui a fait le succès de ce vin jusqu’à aujourd’hui.

Daniel POULOT a perpétué la tradition viticole de Gudmont Villiers grâce à une vigne associative.
Daniel POULOT a perpétué la tradition viticole de Gudmont Villiers grâce à une vigne associative. - © ESTELLE DAUPHIN

TEMOIGNAGE


La vigne du Père Poulot

Daniel Poulot est connu du monde agricole. Agriculteur à Gudmont Villiers en GAEC avec son frère, il a été secrétaire général de la FDSEA dans les années 80. Des souvenirs de manif’s, il en a à raconter, mais aujourd’hui, c’est pour parler viticulture qu’il nous reçoit.

Retraité actif, il a été l’initiateur d’une vigne associative d’une surface de trente ares sur une parcelle cadastrale de Gudmont, justement nommée «la Grand’Vigne». Et pour cause, le village jouit d’un riche passé viticole. Comme l’a souligné Denis Schneider dans son premier ouvrage, le raisin de Gudmont était livré à Epernay chez Madame Dechenay, pour être champagnisé. Des arguments qui ont valu à la commune de figurer parmi les candidats à la révision de l’AOC Champagne. Malheureusement, coupé du vignoble aubois, la commune n’a pu être retenue.

Le projet de vigne associative lancé par Daniel est un hommage qu’il a tenu à rendre à ses aïeux. Il est le descendant d’une véritable dynastie de vignerons; de Gourgon Poulot, référencé dans les archives de la commune en 1672, jusqu’à son grand-père qui a fait la transition vers l’agriculture tout en continuant à exploiter une vigne familiale. Le jeune Daniel passait ses jeudis après-midi aux Gamets, le lieu-dit où subsiste encore la vigne familiale exploitée à présent par son frère, s’exerçant à prodiguer les soins séculaires aux ceps de vigne.

L’association qu’il a créée s’est naturellement appelée «De la Grand’Vigne aux Gamets». Une histoire placée sous le signe de la mémoire et de l’amitié, qui a démarré en 1995, lors de la plantation des premiers ceps. L’association regroupe cinq co-propriétaires ainsi que des exploitants qui unissent leurs forces pour faire fructifier les 2400 pieds de chardonay, meunier et pinot noir implantés sur la couche géologique du kimméridgien et orienté sud/sud-est, à 270 mètres d’altitude. Les droits de plantation ont été obtenus en vertu du droit d’arrachage, dans la mesure où les coteaux étaient auparavant recouverts de vignes. L’association a investi dans l’aménagement du chai situé au centre du village, dans les caves ayant appartenu à la famille Poulot.

Gros plan sur une inflorescence

On atteint le solstice d’été, les raisins sont en pleine floraison. C’est le moment de procéder à «l’esservoutrage», qui consiste à retirer les «entre-coeurs» pour désépaissir le feuillage et limiter l’apparition des maladies. Cette année, les attaques de mildious ont néanmoins nécessité le recours aux fongicides. A 80 ans, Daniel, la cheville ouvrière de l’association depuis ses débuts, a décidé de passer la main, non sans un pincement au cœur. Signe du temps qui passe, l’état d’esprit a changé avec l’arrivée des nouvelles générations, marquées par un état d’esprit plus individualiste.

Daniel Poulot porte néanmoins un regard optimiste sur le devenir du vignoble haut-marnais. Il pense que la thèse de Denis Schneider au sujet du réchauffement climatique est crédible et que dans un demi-siècle, la vigne sera peut-être une activité complémentaire à l’agriculture dans notre département. Il y a une quinzaine de jours à peine, un couple de scientifiques américains, enseignants chercheurs à l’Université de Memphis, a rendu visite à Daniel et l’a interpellé sur les conséquences de ce phénomène dans la reconfiguration du vignoble en Europe, un sujet pris au sérieux outre-atlantique.


L’AVENIR SE DÉCIDE MAINTENANT

Le changement climatique peut sembler être un phénomène lointain et incertain. C’est pourtant un phénomène réel, observé par météo France depuis un siècle; la température moyenne depuis 1901 est passée de 11 à 13 degrés. Dans les cinquante prochaines années, l’ensemble du vignoble européen sera reconfiguré. Il migrera en latitude et en altitude. C’est ainsi qu’on commence à voir apparaître des vins pétillants dans le sud de l’Angleterre, tandis que 200000ha pourraient être perdus dans les régions du Languedoc et de la Provence sous l’effet du réchauffement.


En Haute-Marne, une douzaine de nouveaux cépages caractéristiques des vignobles environnants viennent d’être autorisés par l’INAO:

- de Champagne: Meslier, Arbanne, Pinot blanc

- d’Alsace Lorraine: Gewurztraminer, muscat Ottonel, blanc et rose à petit grain

- de Bourgogne: Aligoté

- de Bordeaux: Merlot

- de Côte du Rhône, Provence: Viognier, Syrah, muscat (clairette de Die)

- de Suisse : Gamaret

Denis Schneider ne se contente pas d’une rétrospective. Il propose aux décideurs politiques un plan d’action afin de profiter de cette opportunité avant de se faire damer le pion par d’autres départements du nord. La première phase consiste à expérimenter au plus vite ces nouveaux cépages, car un pied de vigne nécessite cinq années avant d’entrer dans sa phase productive.

Le chercheur propose un modèle d’activité viticole de diversification en complément d’autres ateliers, sur des exploitations existantes. Une production familiale qui n’inondera pas les marchés internationaux et n’attirera pas la désapprobation des producteurs existants, destinée dans un premier temps à la vente directe auprès de la clientèle de «touristes verts», en synergie avec l’accueil à la ferme (gîtes ruraux et chambres d’hôte). Car seule la qualité des vins proposés peut permettre d’asseoir une réputation, ce qui peut aller très vite à l’heure du numérique. En outre, la création du Parc National peut soutenir et accroître cette notoriété.

Même s’il rencontre un accueil poli et réservé de la part des décideurs politiques, Denis Schneider a croisé quelques partisans dans sa croisade pour la renaissance du vignoble haut-marnais. Quelques maires sont prêts à tenter l’expérience, notamment dans la commune de Joinville.


 


Situation des crus renommés et des sites haut-marnais  par rapport aux couches géologiques
Situation des crus renommés et des sites haut-marnais par rapport aux couches géologiques - © Source : Denis Schneider

Des raisons d’espérer


Les atouts du terroir haut-marnais

L’étude des couches géologiques réserve de troublantes révélations (voir tableau ci-dessous). On y apprend que la Haute-Marne compte les mêmes couches géologiques que les crus réputés qui l’environnent. Saint-Dizier et Wassy seraient ainsi situés sur les couches du crétacé inférieur, tout comme les vignobles de Sancerre et de Chablis. Rizaucourt, tout comme Joinville et Poissons sont situés sur les affleurements du kimméridgien... Plus étonnant encore, les coteaux de Poulangy, Nogent et Chamarandes seraient comparables à ceux du Gevrey (voir tableau ci-dessous).

La Haute-Marne est bien un secteur viticole au potentiel géologique avéré pour produire des vins variés de qualité.  En  outre, le témoignage du Dr Jules Guyot, sommité marnaise d’envergure nationale en matière d’œnologie, atteste de la qualité des vins haut-marnais dans son étude des vignobles de France (voir avis d’expert page 05). Malgré ces atouts, la production a été abandonnée en raison de l’apparition de maladies et de l’éloignement des bassins de consommation. Ce qui lui manque, c’est- une réputation. Les réputations sont anciennes. Pour être obtenues, elles nécessitaient de livrer sa production dans la Haute Société, particulièrement à la cour du Roi. C’est ainsi que les vins de Champagne pétillants ont détrôné les vins d’Orléans et assis leur réputation de boisson de luxe.


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