L'Avenir Agricole et Rural 25 juillet 2013 à 09h54 | Par L'Avenir Agricole et Rural

PRODUCTIONS VEGETALES - L'AGRICULTURE DE CONSERVATION SELON KONRAD SCHREIBER

Agricutleur et chargé de mission à l'Institut de l'Agriculture Durable, Konrad SCHREIBER a présenté les grandes lignes d'une agriculture du carbone fondée sur la fertilité du sol aux agriculteurs haut-marnais au cours d'une formation Vivéa organisée par la Chambre d'Agriculture.

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Agriculteurs et techniciens ont suivi attentivement les concepts développés par l’intervenant. Une deuxième session aura lieu en automne.
Agriculteurs et techniciens ont suivi attentivement les concepts développés par l’intervenant. Une deuxième session aura lieu en automne. - © Estelle Dauphin

Les organisateurs de la formation se sont vus contraints de refuser des participants lors de la session qui a eu lieu au printemps. Elle a réuni des agriculteurs aux pratiques culturales diverses, avides de débattre sur l’avenir de l’agriculture dans un esprit d’ouverture.

Le formateur, Konrad Schreiber, agriculteur et ingénieur agronome de formation a tenu les stagiaires en haleine pendant deux jours grâce à son langage accessible, son approche pragmatique dénuée d’idéologie. Egalement grâce à sa confiance renouvelée envers les agriculteurs de la planète à relever le challenge de l’alimentation et de l’énergie à un coût minimum, avec en toile de fond le changement climatique. Une pénurie alimentaire pourrait précipiter la société entière vers le chaos en très peu de temps ; l’alimentation et l’habitat sont donc les piliers de sa stratégie pour une agriculture durable. Un défi colossal qui ne se fera pas sans une révolution des pratiques agricoles.

Il propose une approche de la production radicalement différente, basée sur la maximisation de la photosynthèse, à la fois économe, productive et positive sur l’environnement.

 

Une trajectoire atypique

Konrad Schreiber est né dans les Landes, de parents immigrés ayant fui l’Allemagne de l’Est dans les années 60, au moment de la nationalisation des terres. Il mène une carrière d’éleveur laitier en Bretagne dans les années 90. Il traverse la restructuration laitière tout en comprenant que la réglementation n’apporterait jamais de solution au dilemme du «produire sans polluer» et que la réponse serait agronomique. C’est pourquoi il reprend un cycle de formation pour adulte. Il souhaite ainsi devenir «acteur dans la cité». Il quitte l’élevage en 2009 pour se consacrer pleinement à son activité de promotion d’un nouveau modèle agroécologique. Il est à présent chargé de mission à l’Institut de l’agriculture durable (IAD), et présente les grandes lignes d’une agriculture du carbone fondée sur la vie et la fertilité du sol. Très productive, capable d’améliorer les ressources, notamment la réserve utile en eau, grâce à une augmentation significative de la matière organique, l’agriculture du XXIe siècle doit tendre à imiter le modèle de la forêt.

L’agriculture serait même selon lui un gisement d’énergie renouvelable qui pourrait couvrir 30 à 50 % des besoins énergétiques de la France, en plus de l’alimentation, et cela avec peu d’externalités. Il a collaboré à l’écriture d’un rapport à ce sujet, présenté au Ministère au début de l’été.

 

De la fertilisation...

Dans un système classique en grandes cultures, tout travail du sol par des outils mécaniques (labour, herses rotatives) anéanti la structure superficielle du sol décrit ci-après. L’oxygénation du sol engendre une perte de matière organique par minéralisation. La fertilité du sol est en baisse, il faut par conséquent apporter des éléments fertilisants extérieurs : engrais minéral ou organique. Les vagues de modernisation de l’élevage français ont incité les éleveurs à retourner les prairies (non primées) et à intensifier la productivité par vache afin d’amortir les frais de mises aux normes. En Bretagne, les analyses de terre ont révélé une perte de 1 % de la teneur en matière organique en l’espace de dix ans (de 1985 à 1995) sur d’anciennes prairies, alors même que cette région dispose du plus important gisement de fumier organique au niveau national, explique l’ancien éleveur.

Les conséquences de la minéralisation de la matière organique (C/N) sont doubles : le carbone s’associe à l’oxygène pour former du gaz carbonique (CO2) qui s’évapore tandis que l’azote, associé à l’oxygène forme du nitrate (NO3) soluble dans l’eau et lessivé vers les nappes phréatiques par la pluie, surtout en cas de sols nus et d’absence de restitution des pailles. Le pic de minéralisation a lieu à l’automne. L’érosion des sols nus serait liée à leur incapacité à absorber l’eau, contrairement aux sols «vivants».

Le système est en déséquilibre et les ravageurs, affamés par l’absence de litière, apparaissent. Les solutions insecticides et fongicides sont alors incontournables. Poussés à l’extrême, les phénomènes d’érosion et la perte de matière organique conduisent au désert, à savoir un tas de sable inerte...

 

Turricule de ver de terre riche en humus.
Turricule de ver de terre riche en humus. - © ESTELLE DAUPHIN

 


...à la fertilité des sols

Cette confiance dont fait preuve Konrad Schreiber envers l’avenir repose sur son observation des mécanismes naturels du sol et sur la question fondamentale qu’il s’est posée sans relâche au cours de son parcours professionnel, à savoir «Comment continuer à produire sans polluer dans un monde fini sans jamais manquer de rien, même avec peu de ressources...». Il applique le même raisonnement qu’à l’échelle humaine, à savoir que pour que tout fonctionne en symbiose, il faut que chacun trouve le gîte et le couvert.

Son parcours professionnel de producteur laitier en Bretagne l’a amené à s’intéresser à la structure des sols des prairies et à celle des forêts, qui se régénèrent en permanence avec très peu d’interventions de la part de l’homme. Ces deux types de milieu ont deux points communs; leurs sols respectifs sont couverts d’une litière permanente et ne sont jamais travaillés. L’intervenant se plaît à comparer le sol à un vaste système digestif épurateur, capable de transformer n’importe quel résidu organique complexe en élément primaires: azote, phosphore, potasse, hydrogène, oxygène, assimilables par les plantes, ce qui relance un nouveau cycle de production. En réalisant un profil, on observe un système racinaire dense et des galeries élaborées réalisées par les vers de terre. Ces derniers, qui peuvent vivre jusqu’à six ans sont les artisans d’un sol aéré grâce à un mouvement d’ascenseur entre les éléments cellulosiques de la litière (pailles, feuilles, chaumes, débris) dont ils se nourrissent et qu’ils «happent» vers le fond. Durant toute leur vie, ils bâtissent un système de galeries de plus en plus complexe qui joue un rôle de drainage en cas de fortes pluies.

Bien qu’emblématique, le ver de terre n’est pas le seul à participer au processus de recyclage du carbone ; les champignons s’attaquent à la lignine, la partie la plus résistante de la litière. Les déjections de ces deux acteurs de la structure du sol forment un complexe argilo-humique, métabolisé par des bactéries qui les transforment en matière organique ou humus stable (non lessivable), riche en éléments fertilisants (azote et phosphore), disponibles pour les plantes via leur système racinaire.

 

Un sol toujours couvert, jamais travaillé

Pour l’intervenant, il faut donc changer d’optique, à savoir nourrir le sol et non plus la plante.

Au lieu de préconiser le retour de la sole cultivée à la prairie, comme le défendent certains groupes de pression écologistes, il recommande les techniques de semis sous couvert qui reproduisent le système des prairies en fournissant un habitat aux acteurs du recyclage biologique ainsi qu’une nourriture adaptée à base de cellulose.

Il préconise la restitution d’une partie des pailles (fauchage à 15 cm du sol lors de la récolte), ainsi que l’apport de bois raméal fragmenté (BRF) à l’automne, obtenu à partir du broyage de tiges inférieures à 10 cm, afin de stimuler l’activité des champignons. Les premières études sur le sujet ont été menées au Canada, où l’exploitation forestière intensive a conduit à épandre du broyat sur terres agricoles. On a constaté des hausses de rendements surprenantes qui ont conduit à des programmes de recherche et de développement sur le sujet.

Notons qu’en agroforesterie, un système où collaborent sur une même surface des arbres et des cultures, les feuilles qui se déposent au sol, composées à 50 % de cellulose et à 50 % de lignine, constitue une litière idéale pour les sols agricoles.

L’usage des outils agricoles doit être repensé. Certains sont à abandonner (charrues, herses) tandis que d’autres, comme le pulvérisateur, l’épandeur à engrais, sont à conserver pour faire face aux situations d’urgence, un peu comme des «pompiers» rassurants pour l’agriculteur, qui est tenu coûte que coûte de faire une récolte. Dans ce système, il faut également investir dans un semoir adapté.

Enfin, l’intervenant conseille les doubles cultures en associant des plantes compagnes, comme un maïs associé à un trèfle qui reste en dormance tout au long de la vie du maïs et assure une couverture au sol.

Les gains obtenus par l’agriculture de conservation sont multiples : des plantes sont mieux nourries, plus résistantes à la sécheresse, obtenues avec moins d’intrants et moins d’irrigation, moins d’érosion, une meilleure fertilité des sols et une préservation de la ressource en eau (voir encadré). Mais Konrad Schreiber se veut avant tout pragmatique et ouvert à tous les types de pratiques existants. C’est pourquoi il a mis au point des indicateurs de mesure de performance disponibles sur le site de l’Institut de l’Agriculture Durable afin que chaque agriculteur puisse contribuer, par ses résultats, à faire évoluer les pratiques agricoles.

- © Reussir

Le colza dans le collimateur de l’Europe

 

Le bras de fer sur l’affectation des sols (rapport LILUC) bat son plein au niveau européen entre les défenseurs des biocarburants de première génération et les écologistes qui pointent du doigt les risques de famine.

Il est prévu qu’une nouvelle norme environnementale concernant le colza entre en vigueur en 2017. Elle concernera la quantité d’émission de Gaz à Effet de Serre, de l’implantation à la récolte (essentiellement liée à la fertilisation). La limite supérieure sera de 500 kg de CO2/tonne de colza, sachant que la moyenne française se situe à 720 kg et que l’apport d’engrais minéral sera moins pénalisant que l’apport de fumier bovin. Pour Konrad Schreiber, il y a urgence à revoir le système cultural dans sa globalité pour ne pas perdre ce débouché.

 

- © ESTELLE DAUPHIN

Konrad Schreiber a fait part aux participants de ses points de vue parfois surprenants sur des sujets qui les préoccupent ;

 

 

Sa position par rapport à la production de viande

Il faut d’abord se demander pourquoi nous produisons de la viande. A l’origine le but était de valoriser

la part incompressible de céréales impropres à la consommation humaine en raison de la présence d’insectes ou de mycotoxines. Une part qui avoisine tout de même 40 % de la production totale de céréales ; la logique veut qu’on continue à produire et à consommer de la viande.

 

Sa position par rapport au compostage

Le composte industriel est selon lui une catastrophe écologique puisque la fermentation d’une tonne de matière sèche de déchets verts dans un système industriel classique produit 0,8 tonne d’équivalent CO2. Le compost ménager monte à 40° tandis qu’un compost industriel monte en température jusqu’à 80°, ce qui «cuit» la matière organique, qui devient comparable à du charbon difficile à assimiler et pas très utile à la fertilité du sol. Pour l’intervenant, il serait plus simple de ne pas produire ce CO2 et d’étaler les produits frais dans les parcelles.

 

Sa position par rapport au développement en Afrique

Le développement des pays les moins avancé passe par la réalisation d’infrastructures de stockage des céréales et par le développement d’une agroforesterie capable de faire reculer le désert. Des études par satellite montrent que grâce à l’agroforesterie, le Sahel est en train de reverdir. La reforestation à partir d’acacias a multiplié par trois les rendements des systèmes culturaux au Burkina Faso.

 

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