L'Avenir Agricole et Rural 04 juin 2008 à 00h00 | Par F.Thevenin

Enseignement - Le sage et le baptême

La semaine dernière, le lycée agricole de Choignes a officiellement été baptisé «Pôle d’enseignement agricole public Edgar Pisani» en présence d’un homme d’une expérience extraordinaire. Il se définit lui-même, désormais, comme un philosophe.

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A l’occasion de son baptême officiel en «Pôle d’enseignement agricole public Edgar Pisani», le lycée agricole de Choignes avait organisé une semaine de fête, de réflexion et d’hommage.
Côté fête, deux concerts ont été donnés avec les groupes Bagad Café et le Bad Band Concert. Côté réflexion, une discussion  s’est entamée autour de l’alimentation entre les élèves et la Confédération Paysanne et une conférence a eu lieu sur le thème «Agriculture, agricultures».
Animée par des étudiants de BTS 1ère année, cette conférence, très orientée, donnait l’impression de ne pas vivre dans le même monde, de ne pas vivre la même agriculture que les organisateurs qui ont fait un choix politique plutôt qu’objectif… L’agriculture était accusée de tous les maux de la terre avec le refrain habituel du «c’était mieux avant». Tour à tour, les agriculteurs étaient des pollueurs, des «bouffeurs» de subventions, des incompétents.
Savent-ils que cela a bien changé ? Le plus effrayant est de savoir que ce sont ces mêmes professeurs qui «éduquent» les élèves et étudiants qui, en entrant dans la vie active, se rendront compte que la vie est bien différente de celles des cours théoriques.

La voix d’un sage

Heureusement, Edgar Pisani était là pour rétablir la vérité en disant, par exemple, que les subventions ne sont pas des dons gratuits. Elles compensent simplement des manques à gagner. D’ailleurs, elles n’ont pas augmenté avec l’évolution de la vie et ceux qui en ont le plus bénéficiés sont les intermédiaires. Il conclut : «les agriculteurs n’ont jamais fait la charité. Par contre, aujourd’hui, le monde a changé et il est temps de se battre pour une autre politique». Pour lui, les aides ne sont plus adaptées à une bonne gestion de l’économie agricole. Il se prononce pour la disparition de la PAC et pour un nouveau système d’aides nationales pour la consommation intérieure et la suppression des aides pour toutes les exportations. Il faut également imaginer une nouvelle forme de garantie pour encaisser les fluctuations de prix à venir.
D’ailleurs, à l’échelon mondial, Edgar Pisani juge l’OMC inapte à gérer le monde agricole du fait qu’il soit divers et contradictoire.

Hommage

Le dernier jour de cette semaine de fête pour le lycée agricole, un hommage sincère et intense a été rendu à l’ancien préfet et sénateur de Haute-Marne et ancien Ministre de l’Agriculture. Après le traditionnel ruban et la découverte de la plaque, Arnauld Pizzi, le directeur de l’établissement, a rappelé les missions de l’enseignement public agricole. Le projet du lycée se veut simple, rationnel, pragmatique et ambitieux. Il veut obtenir l’image d’un enseignement innovant et performant. Cette nouvelle identité devrait l’y aider et, après tout, le lycée ne fête que ses 40 ans… Quant à Edgar Pisani, il le définit comme une personne pragmatique, adaptable, innovante et visionnaire.
Ensuite, un aréopage de personnalités a remercié l’homme avec, par ordre d’apparition, Sylvie Cotillot pour le Conseil Régional, l’Inspecteur d’Académie, Charles Guené, Bruno Sido, Sophie Delong et le Préfet.
Derrière le pupitre, Edgar Pisani a confessé sa profonde émotion de «retrouver le département où il a tout appris, où il a pu réaliser de considérables avancées». Il ne cache pas que l’idée actuelle de déclin démographique et économique le meurtrit…
Quant à donner son nom à un lycée, il avoue être touché par l’attention sachant qu’il a toujours voulu être ministre de l’Education et qu’en étant celui de l’Agriculture, il a pris une belle revanche en créant des établissements publics agricoles plus performants que ceux de l’éducation nationale. Voilà qui est dit !
Modeste, Edgar Pisani estime qu’il ne mérite pas cet hommage. Il n’a fait que son chemin, son devoir en se donnant totalement. Il termine : «il se trouve que cela a réussi !».

Philosophe

Cette inauguration correspond, pour lui, au carrefour de son destin qui a mêlé agriculture et Haute-Marne. Aujourd’hui, il se positionne davantage comme un philosophe qui réfléchit et analyse le monde. D’ailleurs, il est plutôt inquiet et pessimiste car l’agriculture n’est pas certaine de pouvoir nourrir les 9 milliards d’habitants à venir. Il le répète : «tout gaspillage, tout dommage à l’environnement, toutes pertes au profit d’autres activités, toutes terres négligées mettent en danger l’espèce humaine».
Edgar Pisani déplore que les villes et infrastructures dévorent des milliers d’hectares, que l’eau devient objet de compétition entre la consommation agricole, domestique et industrielle comme en Californie, que des pays agricoles prospères soient menacés de déclin.
Pendant ce temps-là, le mode alimentaire du monde entier s’uniformise. Les chinois consomment désormais davantage de blé et de viande que du riz et du poisson.
L’avenir de la nourriture humaine est donc incertain. Les jeunes qui s’installent aujourd’hui doivent, pour l’ancien Ministre de l’Agriculture, utiliser toutes les techniques à leur disposition sans aller au-delà des limites naturelles. Par exemple, pour lui, les OGM ne présentent aucun danger alimentaire. Par contre, ils sont peut-être dangereux au niveau environnemental et la situation de monopole de Monsanto est totalement illégal et inacceptable.
Dans la logique de sa pensée, Edgar Pisani se prononce pour la création d’une politique agricole et alimentaire commune. De nouvelles règles doivent être définies au niveau mondial et non pas au niveau européen. Pour lui, l’agriculture est le problème le plus important au monde des prochaines années.

La biographie

Edgar Pisani est né le 9 novembre 1918 à Tunis. Docteur en lettres, Edgar Pisani est sous-préfet puis chef de cabinet du préfet de police en 1944. Il devient directeur de cabinet du ministre de l'Intérieur en 1946. La même année, il est préfet de la Haute-Loire et directeur de cabinet de la Défense nationale.
Préfet de la Haute-Marne en 1947, Edgar Pisani est élu sénateur de 1954 à 1961 et s'inscrit au groupe du Rassemblement des Gauches Républicaines et de la Gauche Démocratique qui prend le nom de Gauche Démocratique en 1956.
Membre de plusieurs gouvernements, Edgar Pisani exerce les fonctions de ministre de l'Agriculture dans les cabinets de Michel Debré (1961 à 1962) et de Georges Pompidou (1962 à 1966). A ce poste, il met en place la Loi d'orientation agricole qui fonde la cogestion agricole associant l'État et la Fnsea (Fédération Nationale des Syndicats d'Exploitants Agricoles) dans la conduite de l'ensemble des affaires agricoles. Edgar Pisani est par la suite ministre de l'Équipement dans le troisième cabinet Pompidou de 1966 à 1967, ministre de l'Équipement et du Logement dans le quatrième cabinet Georges Pompidou en avril 1967, l'année où il donne sa démission de membre de gouvernement.
Conseiller général du canton de Montreuil-Bellay de 1964 à 1965, il est élu maire de la commune de 1965 à 1975.
Edgar Pisani siège à l'Assemblée nationale en 1967 comme député du Maine-et-Loire et au Sénat, de 1974 à 1981, comme sénateur socialiste de la Haute-Marne.
Ministre chargé de la Nouvelle-Calédonie en 1985, il est chargé de mission auprès du Président de la République François Mitterrand de 1986 à 1992.
Edgar Pisani préside l'Institut du monde arabe de 1988 à 1995 et entre au Conseil économique et social en 1992.

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