L'Avenir Agricole et Rural 17 avril 2009 à 12h00 | Par F.Thevenin

Actualité laitière - Une nouvelle vision du monde laitier

Pour éclairer les producteurs de lait sur cette économie laitière nouvelle liée à la dérégulation des marchés et la suppression des quotas, Philippe Jachnik, conseiller pour les affaires internationales au Cniel, a fait part de ses connaissances.

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Entre rupture et continuité, la scène laitière internationale, européenne et française évolue. En fait, le monde change. Il faut donc s'y adapter et le premier conseil délivré par Philippe Jachnik, conseiller pour les affaires internationales au Cniel, et de dire aux agriculteurs de se battre afin qu'il leur revienne une part de la richesse nationale.
Dans le monde précédent, à chaque demande et contrariété, les agriculteurs sortaient du ministère avec un chèque. Dans le monde d'aujourd'hui, ils ressortent le plus souvent avec une facture comme, par exemple, la taxe d'équarrissage qui vient d'être mise en place.
Quoi qu'il en soit, « la meilleure façon de prédire l'avenir est de le créer » d'où le conseil de Philippe Jachnik aux agriculteurs de se battre et de se faire entendre avant qu'il ne soit trop tard car dans l'Union Européenne, depuis 1984, 70 % des producteurs de lait ont déjà disparu !

Le lait dans le monde


Au niveau mondial, la croissance économique globale vient de la demande des pays émergents (Chine, Inde...) et, dans l'avenir tout viendra de là-bas. Lorsqu'ils tousseront, les occidentaux tousseront comme actuellement avec la crise et lorsqu'ils se porteront bien, tout ira bien. La croissance vient et viendra de l'orient. Par exemple, en 2040, moins de 5 % de la population mondiale habitera l'Europe de l'Ouest alors que 50 % de cette population sera dans trois pays : l'Indonésie, la Chine et l'Inde.
Dans ce contexte, la consommation de lait dans le monde, en 2008, était de 576 millions de tonnes de lait de vaches et 108 millions de tonnes de lait de bufflonnes. En 2000, ces chiffres étaient respectivement de 491 + 89 et, en 1998, de 473 + 83. Autrement dit, l'évolution de la demande correspond à une hausse permanente alors que la production progresse dans deux zones (Etats-Unis et Asie) et stagne depuis 20 ans partout ailleurs. A noter qu'au Canada, les quotas existent depuis 1972 et que les producteurs décident chaque année des volumes distribués en fonction de la demande. Résultat : les 1 000 litres de lait sont payés plus de 500 euros !
Au bout du compte, les producteurs doivent prendre le pouvoir économique et tenir dans leur main les transformateurs et les distributeurs.

Contrôler l'offre


Toujours dans le monde, de 2003 à 2006, la consommation de produits laitiers était plus élevée que la production laitière. Du coup, les stocks ont considérablement diminué pour atteindre les niveaux les plus bas depuis la fin des années 70. En 2007, la consommation était égale à la production et en 2008, la surproduction était de 0,5 % soit 3,6 milliards de litres d'où le désordre actuel.
Mais, de quoi sera fait l'avenir ? En matière de consommation, le potentiel est important avec des pays émergents qui modifient leur alimentation et qui sont appelés à consommer davantage de lait. En matière de production, le premier exportateur mondial, la Nouvelle-Zélande avec 13,6 millions de tonnes exportées par an, est bloqué et ne pourra pas faire mieux. Le système néo-zélandais est extrêmement extensif sur des bocages géants avec des coûts de production minimes mais ils ne pourront aller plus loin.
Le deuxième exportateur est l'Union européenne avec 13 millions de tonnes ; viennent ensuite l'Australie avec 4,2 millions de tonnes et les Etats-Unis avec 4 millions. Si les Etats-Unis sont en progression, l'Australie est en chute libre du fait de sécheresse répétitive et l'Union européenne stagne.
Parmi les importateurs, il faut plus particulièrement suivre la Russie qui consomme essentiellement du lait français. Si ce marché devait se fermer, la France vivrait une catastrophe et cette situation illustre parfaitement l'imbrication de tous les pays.
Pour expliquer les prix de 2008/2009, il faut aller chercher du côté de la flambée des prix de 2007/2009 et la forte réaction des producteurs du monde entier. Aujourd'hui, la production mondiale est en hausse alors que le marché des fromages marque le pas avec la crise économique et que la demande en produits laitiers se tasse sur les marchés intérieurs et extérieurs.
En fait, les prix actuels s'expliquent tout simplement par la loi de l'offre et de la demande. Il n'est pas la peine d'aller chercher des bouc-émissaires... Ce principe s'applique naturellement pour le blé, l'huile de soja, le maïs et le baril de pétrole. Et, lorsque la demande va repartir, les cours de toutes ces matières premières vont repartir à la hausse...

Le lait en Europe


En Europe, l'avenir de la production laitière dépendra des coûts de production et du niveau de vie qu'elle permet d'atteindre. Pour se maintenir, l'Europe doit donc arrêter la production de produits à faible valeur ajoutée comme le beurre ou la poudre et se spécialiser dans les MPC, les fromages de spécialité, les dérivés de lactosérum...
Quant à la collecte, chez les éleveurs, elle n'est pas excessive car 20 pays sur 27 dans l'UE n'atteignent pas leur quota. Du coup, ces pays ne voient pas d'inconvénients à supprimer ces quotas puisque, de toute façon, ils auront du mal à produire plus. En fait, le problème est de savoir si l'élevage laitier ne risque pas de disparaître à l'image de ce qui est en train de se passer au Royaume-Uni. Il existe là un véritable problème structurel sachant que lorsqu'un éleveur s'arrête de produire du lait, il n'y reviendra plus jamais...
Pour l'avenir, Philippe Jachnik explique que la filière sera plus opaque et qu'elle subira davantage d'aléas. Les oscillations conjoncturelles vont durer mais la tendance est bonne puisque la demande est appelée à être supérieure à l'offre. Les producteurs de lait sont en situation de force et au lieu de se placer en victime ou de chercher des responsables ailleurs, il ferait mieux de se rendre incontournable près des transformateurs. Le lait « matière première » va redevenir et restera durablement un enjeu primordial pour les transformateurs. Les producteurs ont donc les meilleures cartes en main.
Seul problème à régler : la maîtrise de la production. Demain, pour être producteur de lait, il faudra avoir une relation contractuelle avec quelqu'un qui a des parts de marché dans l'UE et/ou dans le monde. Ces contrats remplaceront les quotas mais, pour y parvenir, les maillons de la filière laitière devront s'entendre...

Le lait en France


En France, la densité laitière se situe dans le nord ouest. Elle a disparu dans le sud de la France, dans le centre et perdure encore dans le nord est. Mais, le risque est de voir l'ensemble de la production se faire dans le nord ouest ; là où les coûts de production sont les moins élevés et où les grandes usines de transformation se trouvent.
En fait, pour Philippe Jachnik, il y une place pour tous : pour les grands groupes et pour les petites et moyennes entreprises qui doivent garder leurs spécificités.
En matière de marchés, la laiterie France n'était pas nécessairement bien placée sur les marchés en croissance. D'un côté, elle est connue pour ses produits d'excellence (AOP) et ses grandes marques et de l'autre côté, elle est connue pour être la plus grande consommatrice de subventions européennes (poudre de lait aux veaux et beurre pâtissier).
La France est prise en sandwich entre la haute valorisation et les aides sans s'être intéressée au hard discount comme l'ont fait les Allemands. Il faut que la France rattrape son retard en apprenant à produire des produits à bas coût.
En définitive, même si la loi de l'offre et de la demande fera toujours les prix, le libéralisme total ne permettra pas à des secteurs laitiers solides de se développer et de survivre. Il faut donc une maîtrise de la production avec des contrats qui remplaceront les quotas. Au lieu d'un contrat type signé entre producteurs et transformateurs, il serait possible d'en proposer 3 ou 4 différents avec des degrés plus ou moins importants de prises de risque par rapport au marché d'où découleraient des prix plus ou moins fluctuants... Affaire à suivre !


Frédéric Thévenin

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